Les Journées de Bonneval et la question de l’origine des maladies mentales

On tentera ici de rendre compte des débats qui ont animé les psychiatres français dans l’après Deuxième Guerre Mondiale. Pourquoi reprendre un débat aussi daté, une controverse aussi ancienne? Parce qu’il me semble que les discussions à propos de la causalité des maladies mentales menées à la suite de la Guerre présentent non seulement un intérêt historique pour comprendre le développement ultérieur de la psychiatrie en France (mouvement de la psychothérapie institutionnelle, politique de secteur…), mais également parce que ce débat reste à ce jour un des débats les plus pointus et fournis à propos de l’étiologie des pathologies mentales. Comparé aux tendances actuelles de la psychiatrie (DSM et retour au grand renfermement), il est utile de rappeller les questions qui ont animé ces quelques pionniers de la santé mentale.

Depuis le début du XXème siècle des divisions se font sentir au sein de la psychiatrie française. Ainsi, la diffusion en France de la psychanalyse et de l’hypothèse freudienne de la psychogénèse des maladies mentales va susciter de fortes oppositions à l’intérieur de la communauté des psychiatres.

Il faut dire qu’à la veille des Journées de Bonneval organisées par Henry Ey (figure de proue de la psychiatrie française), différentes conceptions de l’étiologie des maladies mentales s’affrontent déjà : aux conceptions mécanicistes (influencées par la neuro-pathologie puis par les travaux de Pavlov) s’opposent les conceptions psychogénétiques de la maladie mentale, l’organodynamisme et également un courrant socio-génétique (apparu au lendemain de la guerre) d’obédience marxiste et inspiré par le matérialisme dialectique.

C’est dans ce contexte, et pour prendre acte de ces oppositions,  que Henri Ey organise à l’hôpital psychiatrique de Bonneval, dont il est médecin-directeur, des journées dédiées au « problème de la psychogénèse des névroses et des psychoses » où il s’agit de confronter, non sans soulever de vives tensions, les différentes conceptions portant sur l’origine des maladies mentales.

La rencontre est organisée essentiellement autour de quatre exposés de Henri Ey, Jacques Lacan, Sven Follin et Lucien Bonnafé et de Julien Rouart.

Henri Ey prendra la défense de la thèse de l’organogénèse des maladies mentales. Il répudie « toute psychogénèse, toute causalité psychologique des troubles mentaux » . La maladie mentale est une désorganisation organique, elle est qualitativement différente de la normalité qui est la seule expression de la psychogénèse. Pour ce dernier, la psychiatrie a pour objet uniquement les variations de la vie psychique qui sont à proprement parler « pathologiques » et qui constituent une régression et une désorganisation des instances psychiques supérieures.

La thèse de la psychogénèse des maladies mentales est défendue par Jacques Lacan, en référence à la psychanalyse. Ce dernier se positionne clairement en opposition à Henri Ey et a la théorie organiciste qu’il porte en affirmant que « la folie est un phénomène de la pensée ». De son point de vue, la folie est constitutive de l’homme, elle est le résultat des discordances entre le Moi et l’être, entre la réalité et les productions imaginaires du sujet. Pour Lacan, la causalité psychique existe bel et bien, elle est mue par le registre imaginaire et la dynamique des identifications. Contrairement à Henri Ey, pour Lacan folie et normalité s’inscrivent dans un continuum.

Sven Follin et Lucien Bonnafé, militants communistes fortement influencés par le marxisme, défendent dans leur communication la thèse de la sociogénèse de la maladie mentale.  Ces auteurs se font les défenseurs d’une psychiatrie concrète, fortement influencée par les écrits de Georges Politzer, et qui se donne pour objet de comprendre l’existence concrète de l’homme (le « drame humain »). Pour ces derniers, le fou, comme l’homme sain, est à la fois psychique et organique. Le projet d’une psychiatrie concrète consiste donc à étudier l’homme en situation, dans ses conditions de vie et relations sociales. Cela revient, dit Follin, à définir la psychiatrie comme une science humaine, ayant pour objet l’homme en situation, l’individu dans une structure sociale déterminée, « l’homme psychopathe en tant que phénomène social » .

Finalement, Julien Rouart adopte dans sa communication une position plus nuancée : en accordant une place importante à la psychanalyse et à la psychogénèse, il n’exclut pas pour autant l’existence de facteurs organiques dans la survenue des pathologies mentales. Il estime que la « dissolution » peut avoir une origine psychogénétique aussi bien qu’organique et que l’on doit prendre en compte la triple causalité, biologique, psychogénétique et sociologique, l’une ou l’autre pouvant prévaloir sans mériter pour autant la qualification de cause déterminante ou exclusive.

Ainsi, on pourrait dire que au sortir de la guerre la psychiatrie française se trouve déchirée par des oppositions idéologiques et doctrinales. Mais d’un autre côté elle s’unira autour d’un effort pour repenser l’institution psychiatrique, la réforme des hôpitaux et pour réadapter à la vie sociale et au travail des hommes et des femmes handicapés ou traumatisés par la guerre. Cette mission de reconstruction sociale, ainsi que le vécu de la Guerre dans les asiles, constituera un moment fondateur qui déterminera les développements ultérieurs dans le champ de la psychiatrie.

Duarte Rolo.

Références :

– Billiard I. (2001). Santé mentale et travail : l’émergence de la psychopathologie du travail, Paris, La Dispute.

– Molinier P. (2006). Les enjeux psychiques du travail, Paris, Payot&Rivages.

 

Une réponse à “Les Journées de Bonneval et la question de l’origine des maladies mentales”

  1. Une mise au point historique très mesurée pour un bon début à l’étude de ces débats et pour mieux expliquer la situation présente. Peut-être aussi de se rendre compte d’un écart entre ce passé et ce présent. Je ne sais pourquoi, me revient tout-à-coup à l’esprit, cette citation d’un dirigeant africain : « Nous étions au bord d’un gouffre, nous avons fait un grand pas en avant ».

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