Réflexions à propos du bien et de la vérité

Remarque : cet article a fait l’objet d’une première publication chez nos partenaires de Digression.

 

Si au XIXe siècle l’optimisme positiviste tendait à confondre progrès de la science et progrès de l’humanité, on sait aujourd’hui (les grandes tragédies du XXe siècle étant passé par là) que bonheur des peuples et progrès techniques ne marchent pas nécessairement main dans la main. 

Néanmoins, on continue souvent à penser – notamment dans les milieux scientifiques – que vérité et épanouissement vont de paire et que la quête de la vérité peut être définie comme un but de l’existence humaine. « Ce qui est vrai, c’est ce qui est bien », cet axiome aux accents platoniciens fonctionne comme un présupposé dans beaucoup de discours scientifiques. Ainsi, par exemple, les thérapies cognitives vont chercher à libérer le sujet des fausses croyances qui empoisonnent son existence.

Il faut bien avouer que le plus souvent, en effet, le « vrai » et le « bien » (1) vont de paire. Par exemple l’idée selon lauqelle on peut voler en agitant les bras et en sautant de la tour Montparnasse est une idée fausse ; c’est également une mauvaise idée, qui ne concourre pas au bien-être des individus.. Idem, croire que l’on va guérir d’un cancer en utilisant l’homéopathie n’est ni « vrai », ni « bien ».  

Au vu de ces exemples, on pourrait donc penser que le quête de la vérité doit être le but de tout scientifique (voire même de tout homme) et que les grandes découvertes scientifiques vont dans le sens du « bien ». Je dois avouer que cette question m’a longtemps posé problème : chasser les fausses croyances, aller dans le sens de la vérité, est-ce toujours un moyen d’être plus heureux?

Une petite expérience doit permettre, me semble-t-il, de répondre à cette question. Nous saurons ainsi si  les vérités dégagées par les sciences permettent toujours, lorsque l’on en a une pleine conscience, de vivre de manière épanouie.

 Truth Emerging from a Well

Preuve de la non-congruence entre vrai et bien

Première étape:

Tout d’abord, énumérons une série de vérités que les sciences ont permis de dégager. Cette liste n’est pas exhaustive, et certains énoncés peuvent ête débattus; il n’en demeure pas moins qu’ils font consensus chez la grande majorité des scientifiques.

Exemple de vérités scientifiques :

1/Le cerveau humain fonctionne comme un ordinateur (hypothèse de base du cognitivisme).

2/ Le fonctionnement de la pensée humaine est réductible à une machine de Turing (hypothèse du cercle de Vienne).

3/ Les sentiments (notamment le sentiment amoureux) et les émotions sont liés à des sécrétions hormonales (neurobiologie).

4/ La notion de liberté n’a pas de valeur scientifique. Les choix des humains comme tous les phénomènes sont déterminés par une série de facteurs.

5/ Il n’y a rien (sinon la dispersion de particules matérielles) ni après la mort, ni avant la vie.

6/ Il n’existe entre l’humain et l’animal que des différences de nature.   

7/ Le temps ne sécoule pas (conséquence des théories einsteiniennes).

8/ A l’échelle quantique, le temps s’écoule de manière discontinue par des « sauts » de 10^-27 secondes (physique quantique).

9/ A l’échelle quantique toujours, la notion de particule n’a pas de sens et l’on ne saurait parler que d’événements  ayant une plus ou moins grande probabilité d’apparition.

Deuxième étape :

Choisissez cinq énoncés parmi ceux de cette liste et, pendant tout une journée, essayez de les garder à l’esprit et de réfléchir à leurs conséquences, à leurs implications sur votre vie de tout les jours.

Si vous êtes plus heureux, alors ma démonstration est un échec. Si par contre, comme je m’y attends, vous finissez déprimé ou angoissé à la fin de la journée, alors c’est que le bonheur individuel et les vérités scientifiques ne vont pas toujours de paire.

Discussion :

Les implications de cette modeste démonstrations sont nombreuses. Nous nous bornerons donc à quelques remarques.

Tout d’abord, ces différents énoncés ne sont pas angoissants pour les mêmes raisons. Certains renvoient à une image angoissante de l’être humain (le cerveau comme machine, la chimie des émotions, etc.). D’autres dépassent les capacités du cerveau de se représenter le monde (les « vérités » concernant le temps notamment).

Ensuite, il me semble que l’on peut dire que le scientifique croit à ses théories sans y croire. C’est-à-dire qu’il les donne pour vraies, mais se comporte dans le reste de sa vie comme si elles étaient fausses. Il sait que ses actions sont le fruit du déterminisme mais il continue de gronder ses enfants comme si leurs actions étaient le fruit de leur libre-arbitre (les exemples sont sans fin). Cette attitude rappelle, de manière inversée, celle du lecteur de fiction, tel qu’il est vu par Coleridge : il sait que la fiction est fausse mais il se comporte, le temps de la lecture, comme si elle était vraie.

En fait, les théories ne vont pas être totalement prises au sérieux de différentes manières :
– Toutes les conséquences des théories ne sont pas pensées (notamment leurs conséquences dans la vie quotidienne).
– Les théories sont postulées abstraitement mais on ne se les représente pas. 
– Un clivage s’opère entre la vie quotidienne (les décisions prises dans la vie courante..) et les théories.

Pour finir, il me semble que l’homme n’est pas qu’un ordinateur parfait et rationnel. Il a également d’autres besoins : des besoins nutritifs, affectifs, symboliques, irrationnels, etc. L’être humain a notamment besoin de divinités intérieures, de règles irrationelles – qui peuvent être contredites par la science – pour pouvoir vivre, se lever le matin… Si l’homme était une machine rationnelle parfaitement opérationnelle, la contemplation des vérités scientifiques suffirait à son bonheur. Tel n’est pas le cas.

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(1) Je me permets d’utiliser ces notions dans leurs sens le plus courant. On dira donc que le « vrai » est une opinion qui tend à s’approcher  asymptotiquement d’une hypothétique vérité absolue. Le « bien » devra être entendu comme ce qui concourre au bonheur de l’individu. Ces définitions sont bien sûr contestables mais je crois qu’elles ne forment pas le centre de mon propos.

2 réflexions sur “Réflexions à propos du bien et de la vérité”

  1. La quête de la vérité scientifique est bien comprise comme hypothétique par les « vrais » scientifiques, c.a.d. les chercheurs qui sont conscient de la réalité anthropologique, qui comprend d’une part le flou linguistique et l’ultime incapacité de transmettre une pensée, d’autre part les limites absolues neurologiques et culturelles de ce qui peut être reconnu par nos sens et intégré a nos vues préconçues. Certains chercheurs restent humbles, comme Darwin et certains gardent mème le sens de l’humour, d’autres se croient en possesion de « la Vérité », ce que l’on pardonne volontier a Descartes, mais moins a Monod.( En temps que biologiste on pourrait se rendre compte des limitations biologiques…)
    Tant qu’une théorie scientifique est utile, elle garde sa valeur « technique », comme la physique du 19ème siecle. Cette « vérité « périmée, même falsifiée continue a contribuer a un certain confort et crée donc un brin de « bon ».
    Les théories actuelles garderons leur utilité dans certains domaines, mais seront bientôt obsolètes a leur tour.
    Ce qui semble un motif répandu dans la pensée de scientifiques jouissant de grande popularité, c’est l’apologie dune notion d’ « irresponsabilité fondamentale » de l’homme. Ce la soulage de la mauvaise conscience et permet de se retirer dans une position fataliste. Et c’est juste à l’opposé de ce que nous ressentons comme étant l’essence de l’humain, le « bon » que nous partageons avec l’autre.

  2. Je souscrit entièremment à cette remarque. L’obsolescence à venir de toute théorie (si tant est qu’elle est réfutable du moins) devrait nous rendre plus humble dans notre rapport au savoir.
    Pour le reste, il me faut ajouter que cet article a été mu par la lecture des écrits de certains auteurs postivistes. Je pense notamment aux livres : « pourquoi, comment? » et « Devenez sorciers, devenez savants » ou encore à l’université de zététique de Charpak.
    A chaque fois, l’idée est de combattre les superstitions (les horoscopes par exemple) car les superstitions, en ce qu’elle sont irrationnelles et en opposition avec les progrès de la science, seraient en soi mauvaises.
    De même, les thérapies cognitives ont pour but de lutter contre les « fausses croyances ». Dans tous ces cas on associe le vrai à la vérité scientifique et sa victoire sur les fausses croyances, les superstitions, etc. à un progrès.
    On retrouve aussi -quoique de façon plus subtile – cette lutte pour le vrai dans toutes les réflexions sur l’illusion dans les années 60-70 : illusion référentielle (Brecht..), illusion romanesque (Nouveau roman..), illusion que représente la religion etc .

    Or je pense que ce que montre l’opposition entre la pensée de la science et l’expérience vécue c’est que l’illusion est nécessaire à la vie et qu’il faut combattre « l’irrationnel triste » (version freudienne des passions tristes spinoziennes) non l’irrationnel en soi….

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